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Édito

« Le théâtre est souvent appelé l’art de l’éphémère. Il se déploie un moment, le lendemain il n’est qu’un souvenir. Il est comme la vie. Il passe. »

Jean-Claude Carrière – Tous en scène

Un soir que je marchais dans la rue en rentrant du théâtre, je me suis demandé quelle forme prendrait mon dernier éditorial. Je me suis souvenu du premier que j’avais écrit en arrivant ici à Colmar, pour prendre la direction du Centre dramatique d’Alsace.

Dans la solitude de cette marche nocturne, les images de ce que nous avons accompli depuis ces années me sont revenues à l’esprit, avec plaisir et tendresse. Mais en arrivant chez moi, je n’avais toujours pas trouvé ce que j’écrirais pour conclure ma présence dans ce théâtre. Et pourtant, il me semblait important de boucler la boucle, de clore un cycle ouvert il y a dix ans et de signifier de façon claire, par écrit, combien toute cette aventure avait d’importance pour moi. Mais cependant, impossible de conclure avec quelques mots. Sans doute parce que l’énergie déployée pour le projet qui m’a conduit ici ne peut se résumer de cette manière, en quelques phrases sur le papier. Sans doute aussi parce que l’éphémère du théâtre ne peut absolument pas se réduire à quelques pensées rétrospectives et un peu nostalgiques. Et certainement parce que ce que nous entreprenons au théâtre ne s’arrête jamais ainsi. Il n’y a pas de fin lorsque le rideau retombe. Il n’y a aucune conclusion au rêve du poète que les acteurs viennent de nous délivrer. Il n’y a jamais de limite à l’écho d’un sens proféré sur la scène. Les fantômes au théâtre ne disparaissent pas : ils s’évanouissent un moment puis reviennent un jour, au hasard d’une parole, d’un regard ou d’un geste. Et ce n’est jamais lorsqu’on s’y attend. Ainsi des personnages, ainsi des acteurs, ainsi des espérances.

En fermant la porte de mon appartement, j’ai écouté le silence un instant et j’ai pensé à une seule chose : la route. Celle que je venais de parcourir et aussi celle qui m’attendait. Je n’avais jamais eu ce sentiment aussi clairement auparavant. Une route est comme le temps. On marche puis on s’arrête un instant et on regarde en arrière pour voir d’où l’on vient. Les choses ont disparu, changé. Rien n’est plus pareil. Puis on continue et nos yeux se fixent sur ce qui nous attend, ce que nous ne connaissons pas encore et qui est devant. L’inconnu. Notre regard scrute l’horizon. La route est comme le temps, avec ses conjugaisons : passé, présent, à venir. Mais au théâtre, tout ce qui advient sur la scène appartient au passé. Et cependant, le passé n’existe pas. Le théâtre, ce sont des mots et des idées remises au présent. La représentation. C’est un mot magnifique parce qu’il contient le mot présent. Et le mot présent a deux sens : le temps où nous sommes et le don que l’on fait à quelqu’un. J’ai fermé les volets avant de m’endormir, en pensant qu’une autre fois, quand j’aurai le temps, je devrais écrire un petit texte sur le théâtre et la vie comme un cadeau.

Guy Pierre Couleau