ON N’ARRÊTE PAS LA COMÉDIE !

ÉPISODE #1

LA SERVANTE
Étrange impression que celle d’être coupé dans son élan par une force invisible. Retour de bâton sanitaire et violent effet “coup dans le bide” face à nos salles vides. Une nouvelle fois, notre programmation a la semblance d’un château de cartes qui s’effondre. Encore et encore. Jusqu’à quand ? Héritiers mis en scène par Nasser Djemaï, Loto par Rémy Barché (et toute l’édition du festival Scènes d’automne en Alsace par la même occasion), Une vie d’acteur par Émilie Capliez, L’Heure lyrique avec les artistes de l’Opéra studio, Suzy Storck par Simon Delétang, Bérénice par Isabelle Lafon… Autant de rendez-vous manqués, annulés ou peut-être reportés, mais jamais oubliés !

Les rideaux sont baissés, mais les murs restent habités par les murmures des comédiens et les pas feutrés des techniciens. Un peu de concentration et on entend même vos applaudissements. Une lumière scintille, toujours, au milieu de l’obscurité d’un théâtre : lorsque les acteurs ont quitté les planches et leurs costumes, une veilleuse ou “servante” est allumée pour protéger la scène, voire chasser fantômes et autres mauvais esprits. Cette vaillante lampe est un symbole, un modèle. Durant le confinement, le cœur du théâtre continue à battre : son équipe, même en télétravail, y organise l’après, tout en inventant des alternatives, les artistes occupent les plateaux pour finir de créer des spectacles, les régisseurs s’activent pour préparer la suite. Nous avons demandé à deux comédiens qui nous sont proches, de géniaux hurluberlus nommés Paul Schirck et Romain Gillot, de parcourir le théâtre et ses coulisses afin de rendre compte de l’activité de la Comédie de Colmar en ces temps agités où nous restons sur le pont ! Chaque vendredi, le duo nous livrera témoignages et impressions sur réunions et répétitions grâce à des pastilles vidéo, un JT hyper personnel et bigarré. Nous leur laissons carte blanche : est-ce bien raisonnable ?

Aussi, de manière hebdomadaire, l’équipe de la Comédie de Colmar vous enverra des nouvelles, un mail relatant ses états d’âme, ses idées, ses projets. Un courrier électronique pour rester en contact tout en évitant les cas contacts, quelques mots illustrés par le brillant dessinateur du Grand Est, Vanoli, une lettre numérique pour affirmer haut et fort que non, on n’arrête pas la Comédie !

LE DESSIN DE VANOLI

PLAYLIST
Notre sélection musicale hebdo, pour se déconfiner les tympans
L’Ennemi invisible de Françoiz Breut
Diamonds Never Die de Moriarty
Absent Friends The Divine Comedy
Tragedy de Julia Holter
Spectacle de Sean Lennon
I’m an actor de Poenix
Poésie parfaite de Drame
Scene Suspended de Jon Hopkins
Rideaux Lunaires de Chilly Gonzales
Story de Léonie Pernet
Et pour écouter la playlist, c’est ici

LE JT CONFINÉ
Retrouvez chaque vendredi nos deux envoyés très spéciaux en immersion dans un théâtre sans public mais pourtant en ébullition ! C’est par là !

ÉPISODE #2

LOTO
Une première mondiale à Sundhoffen ! Monsieur le maire n’était pas peu fier.
Quelques jours plus tôt, nos vaillants techniciens avaient installé le décor de Loto au Centre socioculturel de la commune. Dans ce lieu pittoresque, à l’ambiance surannée, le spectacle de Rémy Barché ne pouvait pas mieux prendre son sens. Écrit sur mesure pour la tournée « Par les villages » par Baptiste Amann, Loto est un hymne à la culture rurale, aux salles des fêtes, à ces lieux de vie qui égaient les samedis soir loin des villes.

Pendant une semaine, c’est donc dans ce village de la plaine que la Comédie allait poser ses tréteaux pour la dernière ligne droite avant la création de Loto. Quelques habitants, curieux de rencontrer les artistes, avaient déjà réservé leur place pour la répétition publique prévue le samedi après-midi. Avant la grande première ! Bien sûr rien n’était simple, bien sûr les jauges étaient réduites, bien sûr il fallait prendre mille précautions sanitaires. Mais pour pouvoir partager ce spectacle, nous étions prêts à nous accommoder des contraintes. Toutes les communes partenaires du projet « Par les villages » l’étaient aussi. La tournée qui allait suivre, à Orbey, Eguisheim, Muntzenheim et Riquewihr, s’organisait vaille que vaille. Les banderoles s’affichaient déjà sur les ronds-points à l’entrée des villages, les tracts étaient distribués dans les boîtes aux lettres. Ailleurs, le couvre-feu était décrété. On voulait croire obstinément qu’il ne nous gagnerait pas trop vite, que Loto pourrait commencer à vivre sa vie...

Et puis tout s’est arrêté net, brutalement. L’épée de Damoclès s’est abattue sur le projet, comme elle a mis un frein à tant d’activités, pour tant de gens. Alors il a fallu replier bagage. La première mondiale, ce serait pour plus tard. Les communes ont rangé les banderoles. Qu’allait-il rester de tant d’énergie mise au service de cette tournée ?

Puisque les répétitions restaient autorisées, pas question de s’arrêter en si bon chemin ! Après une pause forcée, toute l’équipe de Loto s’est remise au travail, dans une Comédie privée de son public mais pas de ses artistes. Loto n’attend plus désormais qu’un printemps déconfiné pour prendre la route.

LE DESSIN DE VANOLI

QUESTION POUR UN BICHON
Dans Loto, création « maison » de Rémy Barché, Arnaud Jolibois-Bichon campe le rôle d’un animateur de soirées jeux organisées dans les salles des fêtes des villages. Pour ce Patrick Sébastien de province, le loto est le miroir de l’existence régie par les lois du hasard.

Être acteur, c’est être joueur ?
Quand j’étais gamin, il y avait toujours des petits chefs du terrain de foot qui voulaient m’interdire de jouer. Alors j’ai vite développé la capacité à m’amuser seul… même au tennis ! Avec Anaïs (Rouch), la chorégraphe du spectacle, nous bloquions nos portes en empilant des tas d’objets encombrants afin de nous empêcher d’entrer dans nos chambres d’hôtel respectives. Comme des gosses. J’ai toujours un ballon de basket dans mon coffre et des raquettes dans mon sac : j’adore le sport car dans ce domaine il faut trouver le geste juste, comme au plateau. Lorsque tu parviens à atteindre cette précision, c’est une satisfaction jubilatoire ! Devenir comédien m’a offert la possibilité d’avoir un cadre professionnel pour jouer.

Il y a une part d’insolence dans le jeu ?
Oui, surtout si nous jouons avec les limites, comme moi. Dès qu’il y a un cadre, je me démerde pour le décaler ! J’aimerais parvenir à être aussi impertinent sur scène que dans la vie, mais ça se conquiert. J’aime l’effronterie joyeuse.

Le rôle d’Arnaud dans Loto, c’est du sur-mesure ?
La racine et la sève du personnage que j’incarne me touchent. Il épouse totalement ma personnalité. Baptiste Amann, auteur du texte, l’a écrit en pensant à moi, même si on se connaît assez peu. Je me reconnais bien dans ce bourgeois cultivé qui envoie paître son milieu et fait le choix du populaire. Il y a un passage sur Chinon dans la pièce. J’aurais très bien pu le dire tant j’aime cette terre dense et riche où j’ai vécu, enfant : « Ah que j’aime le Chinon ! Ces vins du val de Loire, si chers à mon cœur, ont éduqué mon palais Mesdames-Messieurs! J’ai fait les vendanges là-bas, pendant presque dix ans, avant la naissance de Clémence. Chinon… Un coin sublime ! La terre de Rabelais ! L’endroit même où il écrivit sa première version de Gargantua ! Un terroir magnifique maintenu intact par le travail des viticulteurs d’ailleurs. »

PLAYLIST
Notre sélection musicale hebdo, pour se déconfiner les tympans
La Joueuse de Philippe Katerine
Ma ligne de chance d’Anna Karina
Pauvre chance de Barbara Carlotti
Your Name / My Game de Herman Dune
Good Luck Charm d’Elvis Presley
Qui perd gagne de Klub des loosers
He Got Game de Public Enemy
Destinée de Guy Marchand
Wicked Game de Chris Isaak
Et pour écouter la playlist, c’est juste là !

LE JT CONFINÉ
Retrouvez chaque vendredi nos deux envoyés très spéciaux en immersion dans un théâtre sans public mais pourtant en ébullition ! C’est par ici !

ÉPISODE #3

ZOOM SUR UNE RÉUNION ZOOM À LA COMÉDIE
Acte 1
Valérie (les lunettes embuées à cause du masque) : « Tout le monde est connecté ? Bon, voici l’ordre du jour… »
Dorothée : « Valérie, je te vois, mais je ne t’entends pas. »
André : « Moi, c’est l’inverse… »
Alice : « Houhou, vous avez commencé la réunion ? »
Manon : « Désolée pour le retard, j’étais en ligne avec un abonné un peu perdu : il ne savait plus si nous étions en mars ou en novembre. »
Stéphanie : « Je suis en FaceTime avec une compagnie. Je vous rejoins plus tard. »
Valérie : « Inutile, c’est une réunion du service com’ et RP. »
Dorothée : « Je dois appeler un journaliste, je vous quitte. »
Valérie : « L’écran est tout noir ! André ! »
Matthieu (surgissant sur l’écran) : « Il faut éteindre nos ordinateurs et revenir à notre cœur de métier : le théâtre. Brûlons nos écrans, cassons les claviers, faisons tomber le quatrième mur, jouons sur les places des villages ! Beckett disait que… »
Valérie : « Matthieu, c’est une réunion com’ et RP. »
Violette : « Oui, d’ailleurs, Matthieu, nous avons un Zoom avec les CDN, la DAAC, le Rectorat, le Ministère, la Région et la Ville. »
Valérie (désespérée) : « André, c’est quoi ce cirque ? »
André : « C’est le mystère de l’informatique et la dure loi de la Dropbox. »

Acte 2
Valérie (énervée et toujours plus embuée) : « Bon ça suffit, c’est une réunion com’ et RP, on a du boulot  !! D’ailleurs pourquoi toute l’équipe est connectée ?? »
André (pianotant sur son portable) : « C’est encore un bug du serveur. Ou alors c’est un malware qui a été installé en beta test pour faire du phishing. Je vais appeler le help desk ! »
Valérie (très énervée) : « André, on ne comprend rien ! Est-ce que les personnes qui ne font pas partie du service peuvent se déconnecter ? Merci ! Revenons à l’ordre du jour. Donc c’est… »
Dorothée (de retour dans la réunion) : « Désolée, le journaliste ne me lâchait plus. Il va faire trois pages sur l’opération On n’arrête pas la Comédie. »
Alice : « Les affiches sont super, Valérie ! J’en ai vu plusieurs en ville. »
Emmanuel : « Les profs adorent l’idée, ils vont étudier avec leurs élèves la construction dramaturgique des pastilles vidéo de Paul et Romain, en faisant un parallèle avec l’humour shakespearien. »
Manon : « Et nos abonnés n’arrêtent pas d’appeler pour savoir quand sera diffusée la suite ! »
Valérie (qui s’est détendue et débarrassée de la buée) : « C’est chouette. Donc dans l’ordre du jour, je voulais aborder la question cruciale des… »
Matthieu : « Je trouve joli dans ce contexte de citer Jean Vilar, parce que… »
Violette : « Matthieu, y’a un bug, tu as glissé sur la réunion com’ ! Il faut que tu recliques sur le lien ! La DRAC t’attend ! »
Matthieu : « DRAC ou FRAC ? »
André : « PC ou Mac ? »
Jean-François : « LED ou halogène ? »
Sabine : « Annulation ou report ? »
Émilie : « Little Nemo ou pas Little Nemo ? »
Anne-Catherine : « Heure sup’ ou récup’ ? »
Muriel : « Grande Salle ou Grenier B ? »
Lucile : « Présentiel ou distantiel ? »
Gözde : « Thé ou café ? »
Violette : « Blanche ou ambrée ? »

Acte 3
Matthieu : « En vrai, ce serait assez joli de monter un spectacle hors-les-murs entièrement sur Zoom avec Bégaudeau habillé comme Tootsie… »


LE DESSIN DE VANOLI



PLAYLIST
Bande-son d’un monde trop virtuel.
Reunion de M83
Zoom Zoom de Polo & Pan
Computer Love de Kraftwerk
Radio caca de Jackson and his Computer Band
Musique d’ordinateur de Katerine
Video Killed The Radio Star des Buggles
Phone Down d’Erykah Badu
Pick Up the Phone de Notwist
Televised Mind de Fontaines D.C.
Orpheo de Holograms
Bonus : Allô allô monsieur l’ordinateur de Dorothée, c’est ici !


LE JT CONFINÉ
Retrouvez toujours nos deux envoyés très spéciaux toujours en immersion dans un théâtre toujours sans public mais pourtant toujours en ébullition ! L’épisode 3 est là !

ÉPISODE #4

COSTUME
Sur le plateau de la Petite salle de la Comédie de Colmar, des planètes se mettent à tournoyer dans un nuage de fumée orange. Parmi les astres, transperçant les cieux, nous reconnaissons - difficilement - Jupiter qui a pris l’apparence d’Amphitryon. Pourquoi s’est-il grimé ainsi ? Pour dragouiller sa bien-aimée, Alcmène, vêtue d’une magnifique robe aux reflets dorés en soie sauvage. Des hommes en chemise bleue trop rigide, un gros manteau de laine de la marine sur les épaules et un calot blanc de matelot sur la tête se joignent à cette assemblée faite d’hommes et de dieux. Lorsqu’apparaît une drôle de bestiole poilue, sosie de Winnie l’ourson, suivie de son frère jumeau jaune flash, nous reprenons nos esprits vagabonds s’étant emportés au beau milieu des vêtements entreposés un peu partout pour être classés par catégories sur de solides portants métalliques. La pandémie ayant imposé un arrêt brutal des représentations, on en profite pour s’étaler dans la salle de spectacle afin de trier jupes, pantalons, vestes, shorts, t-shirts, chapeaux ou chaussures. De la scène aux gradins, des costumes de tous coloris, toutes matières et de toutes sortes, de la chemise déchirée et maculée de sang à la longe robe de soirée en panne de velours avec col en plumes, en passant par la parka matelassée… saumon. Rassurez-vous, cette couleur est désormais interdite par la BLTF (brigade du look du théâtre français).

Sous nos yeux, une vingtaine d’années de spectacles mis en scène par Matthew Jocelyn, Guy Pierre Couleau, mais aussi Émilie Capliez et Matthieu Cruciani, venus de la Comédie de Saint-Étienne, il y a deux ans, un camion plein à craquer de nippes et accessoires issus de leurs créations, comme ce sac Le Sportif au charme vintage qui ferait craquer plus d’un fripier ou ces raquettes de tennis en bois style twenties chic ayant connu leur moment de gloire en apparaissant dans L’Invention de Morel de Bioy Casares, mis en scène par Matthieu.

« Où je range le faux ventre ? » demande Muriel. Valérie reste songeuse devant les froufrous du portant Nightingale, spectacle de Matthew Jocelyn, directeur du théâtre qui s’appelait alors Atelier du Rhin. Émilie a un pincement au cœur, tenant dans ses mains la petite robe transparente mauve en tulle qu’elle portait, en tant que Marguerite, dans Faust. « Nous jouions à l’extérieur, alors tu imagines bien que dans cette tenue légère, j’en ai mangé, du moustique ! » se rappelle-t-elle avec… nostalgie. Catherine, habilleuse responsable de ce grand ménage vestimentaire, s’amuse à déchiffrer les étiquettes où se mêlent marques de fringues, noms de personnages et prénoms de comédiens. Jean de la Fontaine, Pourquoi Pas ?, Froggy, Clémentine ou Dolorès prennent place sur les cintres «Costumes d’époque», «Capes mixtes» ou «Manteaux de fourrures dames».

Les lumières s’éteignent. Les portes du théâtre se ferment. Le silence revient. Un voile se soulève, une perruque voltige, des bottes en caoutchouc s’animent, une veste à col Mao enlace un corset satiné et un maillot de bain seventies soyeux entre dans la danse avec un ondulant boa usé par le temps, mais toujours vigoureux.


LE DESSIN DE VANOLI



PLAYLIST COSTUMÉE
Our Socks Forever More de This Is the Kit
Last Nite I met a Costume de Glass Candy
White Coats de Baxter Dury, Delilah Holliday et Étienne de Crécy
Le Manteau de fourrure de Katerine
La Veste du soir de Lio
Le Pantalon de Mustang
Take off your shirt de Bibio
Dancing Shoes de Arctic Monkeys
Ooh la la de Run The Jewels
Mon truc en plumes de Zizi Jeanmaire à écouter ici !


LE JT CONFINÉ
Retrouvez une nouvelle fois nos deux envoyés très spéciaux en immersion dans un théâtre encore quelques jours sans public, de plus en plus en ébullition et une équipe très impatiente de vous accueillir ! Et un JT, un !